- Septembre 1975. J’ai à peine quatre ans. Je suis en seconde année de maternelle à l’école Jean de La Fontaine, à Cognac. Mon
institutrice s’appelle Madame Rouchette. Je ne l’aime pas, je trouve qu’elle est méchante avec moi. Pour me venger, je l’appelle « Madame Fourchette » dans son dos. Je trouve que ça va
mieux avec son visage anguleux !
Et puis d’abord, je n’aime pas l’école, c’est décidé ! Il y a tellement de choses plus intéressantes à faire dans la vie, que d’aller s’enfermer dans une salle de classe puant la colle et la
craie ! Heureusement qu’il y a la récréation. J’y retrouve ma copine Caroline, et mon copain Raynald, et on peut s’amuser, sans se soucier de l’autorité des maîtresses, qui discutent
tranquillement entre elles. A l’école, il y a un petit nouveau qui sent mauvais, qu’est pas beau, qu’est fagoté comme un as de pique, qu’a toujours la morve au nez, et qui pleure tout le temps,
tout seul dans son coin.
Ça m’énerve, et j’ai envie de le taper. J’en parle à Caroline et Raynald. Eux aussi ils ne l’aiment pas. On décide d’aller lui casser sa figure à la prochaine récrée. Quand l’heure vient, on
l’attire dans un recoin de la cour, loin du regard des adultes, et on le frappe tous. Bien sûr, comme c’est moi qui commande, c’est moi qui frappe le plus. C’est normal, c’est moi le chef !
Le petit garçon pleure sous la pluie de coups. Sa vilaine moukère coule de plus belle de son nez, et ça m’énerve encore plus ! Alors je le frappe encore. Claque, coup de pied, coup de poing,
griffure, mordasse !
Voilà qu’il se met à genoux, puis en boule comme un hérisson, maintenant ! Et il pleure à gros sanglots, comme jamais ! Je crois qu’il a eu son compte.
Avant de partir, quand même, on lui dit qu’il n’a pas intérêt à raconter ça à sa maîtresse, sinon on recommencera encore plus fort ! Et puis on repart jouer dans la cour avec les autres enfants,
comme si de rien n’était… On rigole entre nous de notre bon coup ! On est content de nous : « Bien fait pour lui ! Il était trop vilain ! » Pour le coup, il va pleurer pour quelque
chose, au moins! Vraiment, on a l'impression d'avoir fait une bonne action...
Et puis on oublie…
C’est l’heure de rentrer en classe. Madame Rouchette a l’air plus en colère que d’habitude. Elle me regarde avec un œil noir. Je sens que je
vais en prendre pour mon grade, mais je ne sais pas trop pourquoi, puisque je suis certain que le petit garçon n’a rien dit, de trouille… Puis, une autre maîtresse vient dans la classe, et
surveille mes petits camarades pendant que Madame Rouchette m’emmène sèchement dans le bureau de Madame Gaillard, la directrice de l’école. Maman est là qui m’attend, avec le petit garçon qui
sent pas bon, et son nez qui coule toujours. Sa maman est là aussi. Elle a l’air triste.
Et là je comprends tout ! Le petit a évidemment tout raconté aux maîtresses ! Ça va être ma fête…
Madame Gaillard a l’air désolée et presque déçue. Pensez-vous : on ne s’attend jamais à ce qu’un brave gosse blondinet avec une coupe au bol, bien éduqué comme moi -issu d’une famille
d’enseignants qui plus-est- et à qui on donnerait le bon Dieu sans confession se comporte comme un vulgaire voyou de banlieue !
Maman, elle, est furieuse. Plus encore que Madame Rouchette ! Et là j’ai honte. Je n’arrive pas à expliquer aux adultes qui me pressent pourquoi j’ai tapé ce garçon. Et j’ai beau me creuser la
tête, je ne trouve pas de raisons valables… A part qu’il n’est pas beau, qu’il sent toujours comme s’il avait crotté son slip, et qu’il m’énerve…
Alors Maman me fâche très fort. Elle crie, me secoue par le bras, et je pleure à mon tour. J’ai été méchant. Je vais être puni ! A l’école, et à la maison… Les punitions, ça vient toujours par
deux, c’est bien connu !
Maman veut que je demande pardon au petit garçon, devant sa mère et les institutrices. Elle veut même que je lui donne mon jouet préféré pour le consoler ! Elle me force à promettre de ne plus
jamais recommencer. Ça me fait mal au ventre, j’en pleure de rage, mais je sais que je n’ai pas le choix. Maman est intraitable…
A la maison, Elle m’explique que si le petit garçon pleure souvent et fait caca dans sa culotte, c’est parce que son papa et sa maman se
disputent beaucoup, chez lui, et qu’il est malheureux. Le lendemain, je lui donne mon joli camion-betonnière jaune, que j’ai eu pour mon anniversaire.
Je ne suis pas certain d’avoir bien tout compris tout de suite, mais une chose est sûre : plus jamais je ne taperai quelqu’un sans raison, ni même avec raisons, d’ailleurs… Ce qui me vaudra
d’être à mon tour pris pour cible par les autres élèves dès le collège et jusqu’à la terminale!
Tel est pris…
- Milieu d’année 1991. Je suis en première année de fac d’anglais à l’université de Bordeaux III. Enfin, c’est un grand mot, puisque je
ne vais plus en cours deux mois après la rentrée…
Je loge à Pessac, rue Nancel Pénard, à l’étage de la maison de Mme Bachelard, avec trois autres étudiants. Lâché en pleine nature, j’en profite pour entreprendre les 400 coups que je n’osais
faire chez mes parents.
Je « m’autogère » comme on dit… Je claque tout le fric que mes vieux me donnent pour manger et subvenir à mes besoins estudiantins en loisirs, en totale liberté et insouciance. CD, bédés, coups à
boire avec les potes, boites de nuit branchées, cinéma… Tout y passe ! Et quand je suis à sec, c’est le commodore 64 de mon colloc’ Florent qui me distrait, ou la minitélé noir et blanc (branchée
sur les séries neuneus de la 5) de mon autre colloc’ Samantha, qui prend le relais ! Je bouffe des nouilles et des céréales, et ça me suffit… C’est bien meilleur qu’au Restau U, où le menu ne
varie jamais du vomitif combiné pizza-fayots.
Un soir, je me retrouve à l’UGC avec Anna, ma troisième colloc’ (avec qui j’étais en term’ au Lycée Jean Monnet de Cognac l’année précédente). On décide de s’offrir une petite frayeur en allant
voir « Flatliners » (« l’expérience interdite », en français dans le texte), avec Julia Roberts, Kiefer Sutherland et Kevin Bacon.
Ça raconte l’histoire d’un type qu’est hanté par le souvenir d’un garçon qu’il a tué « accidentellement » (en le lapidant) lorsqu’il était adolescent. Ce souvenir revient brusquement à lui alors
qu’il tente de se provoquer des NDE (Near Death Experience) avec un groupe d’amis pseudo-scientifiques, et surtout complètement fêlés. Il finit meurtri corps et âme, et s’absout en demandant
pardon à l’esprit du garçon qu’il a tué, et qu’il avait oublié.
Ce film, pas si mauvais, si l'on écarte les habituelles scènes de "bondieuseries" à l'américaine me fait le coup de la madeleine de Proust ! Je revois subitement l’image de ce petit garçon qui
sentait la crotte, avec son ignoble gourmelle luisante sous le nez… Et là, je me dis : « Putain de merde ! »
Aussi loin que je me rappelle, c’est le premier souvenir distinct de la petite enfance que j’ai !
Pourquoi est-ce que je vous ai raconté tout ça ? Sans-doute parce que j’ai dû intervenir samedi après-midi, à la piscine de Mauléon, parce qu’un
gang de petits caïds même pas pubères s’en prenait sans relâche à un autre pauvre gosse. J’ai dû menacer de donner des paires de baffes pour que ce petit jeu mesquin ne cesse. (Ils ont
certainement senti que je ne bluffais pas et que je les avais à l’oeil, alors ils se sont tenus à distance le reste de l’après-midi…)
Fort heureusement, la maître-nageur –qui ne pouvait pas être au four et au moulin (vu l’affluence en ce premier week-end de beau temps) a pris le relais, histoire d’enfoncer le clou…
Tout ça pour dire que je rigole doucement lorsque j’entends des naïfs ou de furieux optimistes m’affirmer qu’ils croient en l’humanité ! Je
pense au contraire que le genre humain naît intrinsèquement mauvais, idiot, violent, jaloux, vaniteux, xénophobe, intolérant, vicieux, radin, couard et au final : bien vide. Il y en a toujours un
pour monter les uns contre un autre, peu importe l'âge! C’est seulement l’éducation (parentale, culturelle, scolaire…) puis l’expérience de la vie qui le rendent meilleur, ou pire qu’il
n’est au départ.
Commentaires